BERLIOZ
L'enfance du Christ
« Une œuvre écrite à la manière de vieux missels enluminés » : Berlioz tenait beaucoup à une conception intimiste et archaïsante de son unique oratorio. L’œuvre est pourtant étonnamment avant-gardiste puisque dédiée à un théâtre imaginaire où la succession des différentes scènes s’effectue avec une dimension « cinématographique » !... Puisant dans différentes influences, Berlioz crée là le premier grand oratorio romantique français.
Bien qu’agnostique au moment où il écrit cet ouvrage, Berlioz accomplit un authentique acte de foi. Il se rappelle que c’est l’Eglise qui a fait naître en lui ses premières émotions musicales, il est ému malgré lui et nous entraine dans son émotion musicale !
Quelques temps plus tard Berlioz ne songeait plus du tout à ce petit exercice, quand un chœur vint à manquer dans le programme d’un concert qu’il devait diriger. Il le remplaça par celui des Bergers de "cet ancien Mystère", qu’il attribua donc à Pierre Ducré, maître de musique de la Sainte-Chapelle de Paris (XVIIème siècle). Les choristes, aux répétitions, se prirent d’une vive affection pour cette musique archaïque. Le concert eut lieu, le morceau de Pierre Ducré fut très-bien exécuté, encore mieux accueilli. Les critiques en firent l’éloge le lendemain en félicitant Berlioz de sa découverte. Un seul émit des doutes sur son authenticité et sur son âge. Ce qui prouve bien, quoi que l’on en dise, qu’il y a des gens d’esprit partout. Un autre critique s’attendrit sur le malheur de ce pauvre ancien maître dont l’inspiration musicale se révélait aux Parisiens après cent soixante treize ans d’obscurité. « Car, dit-il, aucun de nous n’avait encore entendu parler de lui, et le Dictionnaire biographique des musiciens de M. Fétis, où se trouvent pourtant des choses si extraordinaires, n’en fait pas mention! »
Berlioz, inspiré par cet essai dont le style lui paraît plaisant et si différent de ce qu’il écrit, n’en reste pas là. Ecoutons-le à nouveau : "Quelques jours après, j’écrivis chez moi le morceau du Repos de la Sainte Famille, en commençant cette fois par les paroles, et une petite ouverture fuguée, pour un petit orchestre, dans un petit style innocent, en fa dièse mineur sans note sensible, mode qui n’est plus de mode, qui ressemble au plain-chant, et que les savants vous diront être un dérivé de quelque mode phrygien ou dorien ou lydien de l’ancienne Grèce, ce qui ne fait absolument rien à la chose, mais dans lequel réside évidemment le caractère mélancolique et un peu niais des vieilles complaintes populaires".
Voici donc la genèse, pour le moins originale, de l’Enfance du Christ d’Hector Berlioz, "Trilogie Sacrée", ainsi que la nomme son auteur, n’y voyant ni un oratorio, ni un opéra religieux. Il serait presque tentant de parler d’un "mystère", dans le sens médiéval du terme. Le compositeur Henri Barraud, à qui l’on doit une remarquable biographie de Berlioz, dit fort justement : "C'est un oratorio comme Roméo et Juliette était une symphonie, ce qui au fond revient à dire que ce n'est pas vraiment un oratorio. On y trouve un mélange des genres les plus divers, et tout cela se suit d'un bout à l'autre néanmoins avec un intérêt qui ne se dément jamais."
Ce premier morceau, qui deviendra plus tard la seconde partie de l’œuvre, "La Fuite en Egypte" et ce "Repos de la Sainte Famille", furent remisés pendant quatre ans dans un tiroir de l’auteur avant que celui ne se décide, en 1854, à les intégrer à une œuvre de plus grande dimension et de toute autre ambition musicale. Il compose alors un prologue (la première partie), "la Marche nocturne" et "Le Songe d’Hérode", très belle lamentation sur la grandeur et la solitude ; la musique souligne également la cruauté et la terreur du monarque en proie avec la prophétie qui le hante. Enfin, Berlioz retouche et augmente le dernier volet de la trilogie, désormais intitulé "L’arrivée à Saïs" la ville sanctuaire si bien décrite par Hérodote. Partie toute de musicalité frémissante et tendre, à l’image de la harpe et des flûtes des Ismaélites.
"J’ai entendu pour la première fois ce matin (en entier) mon Mystère de la Fuite en Égypte, dont le morceau Le repos de la Sainte famille a eu tant de succès à Londres et dans toutes les villes allemandes que je viens de visiter. Vraiment c’est bien, c’est naïf et touchant (ne ris pas), c’est dans le genre des enluminures des vieux missels. Tout le monde dit que j’ai parfaitement saisi la couleur convenable à cette Légende Biblique ; et l’on me presse de continuer cet ouvrage en faisant maintenant La Sainte famille en Égypte. Je le ferai volontiers, car ce sujet me charme, quand j’aurai trouvé les documents qui me manquent sur le séjour de Jésus en Égypte ; c’est moi qui fais aussi les paroles." (Lettre d’Hector Berlioz à sa sœur Adèle, écrite de Leipzig le 30 Novembre 1853).
La première exécution de l’ouvrage complet eut lieu à Paris en décembre 1854 et connut d’emblée un grand succès. Berlioz dirigea l’œuvre plusieurs fois en France et à l’étranger au cours des années suivantes – une exécution particulièrement remarquée eut lieu à Strasbourg en juin 1863, devant un auditoire de plus de huit mille personnes. Cet amour du public pour l’Enfance du Christ ne s’est jamais démenti. La trilogie sacrée a même été créée à Moscou le 5 Février 2008 sous la direction de Vladimir Fedoseev, les solistes vocaux étant tous français.
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