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L’évènement était d’importance : ce soir là on entendait à Lyon, pour la première fois au XXIe siècle, la Cantate pour la mort de Joseph II. Au demeurant, au sein d’un public éclairé, on ne manqua pas de remarquer la présence du Président de l’ABF et de son épouse, qui avaient tenu à faire le voyage depuis Paris et à honorer de leur attention cette exaltante soirée.
Il convient de souligner que Jean-Philippe Dubor est à l’origine de cet évènement et cela n’étonnera point les mélomanes véritables. En quinze ans, ce chef et son ensemble vocal et instrumental sont parvenus au seuil de la maturité artistique accomplie et poursuivent infatigablement la plus noble des missions : servir le répertoire sacré et profane pour de grands effectifs du Classicisme au crépuscule du Romantisme, alternant les partitions connues et les raretés. Ils ont atteints aujourd’hui un niveau de qualité musicale qui leur permet de soutenir la comparaison avec les autres grandes formations professionnelles lyonnaises qui bénéficient, quant à elles, du label national et/ou des plus généreuses subventions des collectivités locales.
En première partie du concert, donc, la Cantate pour la mort de Joseph II, une des plus grandes parmi les œuvres dites « de jeunesse » de Beethoven.
Sur le vif, avec une durée d’exécution totale de 39’, Dubor vient s’inscrire dans un parfait équilibre, rejoignant la version de Matthew Best au disque (un CD Hypérion 1996) qui demeure, pour nous, la référence absolue, avec une durée de 40’50, à mi-chemin entre les interprétations extrêmes de Penin (37’ Accord 1993) et Thielmann (43’56 DGG 1966). Nous aurons été frappés par la vision de Dubor et son intensité exceptionnelle, conjuguée à tout le recueillement nécessaire. Néanmoins, elle demeure fondamentalement dramatique, avec une tension – une surtension même – aisément perceptible jusque visuellement dans la direction. L’orchestre, globalement très homogène, saisit l’auditeur dès les premières mesures grâce au jeu ample et chaleureux des cordes qui, cette fois-ci, emportent la palme.
Le climat tragique se confirme dès les premières mesures du récitatif de la basse, où jamais la parenté avec Gluck ne nous avait semblée si évidente. Cette partie soliste est tenue par le jeune et brillant baryton Marcin Habela qui s’impose par sa belle présence, son mordant et la franchise de l’émission. Un bémol cependant : ce franc-baryton (très stylé au demeurant) est fatalement à la peine dans le registre grave (fin du récitatif, fin de la première phrase de l’aria après la vocalise sur Stärke). Bien sûr, nous savons combien la tessiture est longue et qu’il n’est point aisé de trouver aujourd’hui une basse chantante d’agilité capable de maîtriser aussi les redoutables passages dans le registre supérieur. Ce dernier, Habela le domine avec aisance, offrant des aigus percutants, un souffle inépuisable, des vocalises et figures ornementales remarquablement négociées.
Pour la partie soliste féminine, Valérie Berne a remplacé au pied levé sa collègue souffrante Sylvia Vadimova. Prévenue la veille du concert, Valérie Berne a fait preuve d’un grand professionnalisme en apprenant la partition en 24 heures. C’est ce qui nous rendra indulgents dans nos considérations sur cette large et grande voix, déjà affectée d’un fort vibrato sans nul doute généré par la fréquentation précoce d’emplois trop lourds à la scène. En séduit, en revanche, par sa présence, sa musicalité et sa troublante capacité à transmettre l’émotion née du texte littéraire, comme à maîtriser impeccablement les nuances du texte musical. Les chœurs, pour leur part, excellent dans la délicatesse de la section encadrée par les deux interventions de la soliste et emportent l’adhésion par leur ferveur communicative dans l’émouvante séquence conclusive. Celle-ci devient véritablement, avec eux, une splendide et bouleversante déploration annonciatrice des grands chefs-d’œuvre futurs de Beethoven.
En deuxième partie, Ludwig laissait la place à Cherubini.
Il nous semble qu’on ne pose pas assez souvent, de nos jours, la question de l’opportunité des couplages dans les programmes de concert, les assemblages les plus hétéroclites étant, hélas, monnaie courante. Rien de tel ici, avec la confrontation intelligente voulue par le chef de deux pièces funèbres composées à la mémoire de deux monarques beaux-frères dans la vie (Joseph II étant le frère de Marie-Antoinette) qui plus est, de deux compositeurs présentant de nombreuses affinités (les récentes « Folles Journées » nantaises ayant mis l’accent, entre autres, sur la relation Beethoven / Cherubini et l’admiration du premier pour le second).
Jean-Philippe Dubor avait assuré la création lyonnaise du second Requiem (en ré mineur, pour chœurs masculins) écrit par Cherubini à la fin de son existence. Il s’attaque donc ici à une partition plus fréquentée : la vaste fresque sonore commandée en 1816 par Louis XVIII pour célébrer la mort son frère aîné, guillotiné en 1793.
Reprenant les proportions du Requiem de Mozart qu’il connaissait bien pour l’avoir dirigé, Cherubini s’en inspire pour la durée (50’) mais exclue les solistes vocaux et adopte une couleur générale annonçant clairement le Romantisme, laquelle suscitera l’admiration de Beethoven, qui considérait son confrère comme « le plus grand compositeur dramatique vivant ». Les chœurs ont donc la part belle dans cette partition servie avec une conviction et une précision qu’ils semblent communiquer à l’orchestre. Après une sobre introduction, ils nous ont offert un Dies Irae d’anthologie, où nous avons particulièrement remarqué la perfection de l’attaque si délicate des sopranos. Ceci précisé, toute la séquence est traitée avec fulgurance mais demeure aussi très contrôlée et retenue dans la section centrale (ce contraste n’étant pas toujours bien assuré par les chefs en général). Une mention particulière pour la percussion et la « crash » fortissimo du tam, impressionnant comme il se doit. Au Dies Irae succédait un Offertoire aux contours dessinés d’une façon réellement splendide, s’inscrivant dans la lignée des interprétations de Lamberto Gardelli et Riccardo Muti. La double fugue sur Quam olim Abrahae est menée avec une énergie et une sûreté rarement constatées en dehors des grands ensembles internationaux. Dans l’Hostias, l’émotion était bien présente, malgré un léger déséquilibre sonore (les chœurs, donnant trop de volume, couvrait parfois l’orchestre). Le chef s’en est-il aperçu ? Vraisemblablement oui, car ce petit inconvénient est aussitôt pallié par le bref et énergique Sanctus et, à plus forte raison, dans un Pie Jesu joué avec un raffinement extrême.
Néanmoins, l’impression la plus forte devait nous être communiquée lors de la vibrante lecture du redoutable Agnus Dei, avec son écriture complexe et sa juxtaposition de climats si différents qui en rendent toute exécution périlleuse. Dubor et ses forces se sont ici surpassés, nous laissant en état de choc ! D’ailleurs, les secondes de silence qui ont suivi la double barre finale en disent long : l’auditoire, subjugué, écrasé par tant de beautés sonores, se remet progressivement de ses émotions dans un crescendo d’applaudissements aboutissant à une ovation plus que méritée.
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